Dimanche 28 Juin 2026
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Interview

Guillaume Ekandje : "Le monde a une dette de lumière envers le Grand Katanga"

Guillaume Ekandje : "Le monde a une dette de lumière envers le Grand Katanga"

Le Grand Katanga est-il le cœur battant du siècle technologique ? De la pechblende de Shinkolobwe qui mit fin à la Seconde Guerre mondiale aux minerais stratégiques indispensables à la transition écologique actuelle, le sous-sol congolais façonne les équilibres mondiaux. Dans son nouvel ouvrage à la fois scientifique et engagé, "Grand Katanga, terre lumière : du feu atomique à l'horizon vert", le journaliste Guillaume Ekandje brise le silence mémoriel. Validé par la rigueur académique des experts nucléaires de la RDC, ce livre dépasse l'enquête historique pour s'imposer comme un véritable manifeste pour la souveraineté économique. Rencontre exclusive avec un auteur qui exige que la communauté internationale règle enfin sa dette envers le peuple congolais.

 

1. Pourquoi avoir choisi ce titre puissant : "Grand Katanga, terre lumière : du feu atomique à l'horizon vert" ?

Guillaume Ekandje : Ce titre résume notre trajectoire unique et notre responsabilité historique dans le destin global. Le Grand Katanga est, au sens littéral, une « terre lumière ». C’est d'ici qu'est issu l’uranium de Shinkolobwe qui a fait basculer l’humanité dans l’ère nucléaire et mis fin à la Seconde Guerre mondiale : c'est le feu atomique.

Aujourd’hui, c’est encore notre sous-sol, regorgeant de cobalt, de lithium et de germanium, qui propulse la transition énergétique mondiale : c'est l'horizon vert. Entre ces deux âges, notre cuivre a irrigué l'électrification massive des États-Unis et la reconstruction de l'Europe après 1945. Le Grand Katanga n'est pas une périphérie passive de l'histoire, c'est le moteur technologique et stratégique du monde depuis plus d'un siècle.

2. Votre ouvrage se distingue par sa grande rigueur documentaire. Pouvez-vous nous parler de sa dimension scientifique et de sa préface ?

Guillaume Ekandje : Il était crucial de dépasser le simple récit journalistique ou le pamphlet militant pour offrir un travail d'une précision factuelle et technique absolue. C'est pourquoi le livre est préfacé par l'un des plus grands experts en sciences nucléaires de la République démocratique du Congo, le Professeur Vincent Lukanda.

Cette caution scientifique de premier plan valide l’exactitude de nos données, notamment sur les spécificités physiques et géologiques de notre pechblende. Au-delà de la technique, cette préface pose un jalon politique majeur : elle démontre que le Congo possède l'expertise académique de haut niveau pour analyser son propre sous-sol et revendiquer sa souveraineté scientifique face aux récits occidentaux.

3. Dans le premier chapitre, vous décrivez la mine de Shinkolobwe comme une véritable « anomalie géologique ». Quel a été l'apport exact de ce site aux enjeux mondiaux ?

Guillaume Ekandje : L'apport de Shinkolobwe a été total, décisif et destructeur pour le destin du XXe siècle. Géologiquement, ce site affichait une concentration d'uranium pur supérieure à 60 %, un phénomène proprement stratosphérique quand les gisements canadiens ou américains de l'époque stagnaient péniblement à moins de 1 %. Les blocs de pechblende étaient si massifs qu'ils se laissaient arracher à ciel ouvert.

Sans cette richesse primitive du Katanga, le Projet Manhattan n'aurait jamais pu aboutir à temps. Les bombes qui ont mis fin au second conflit mondial sont nées dans nos entrailles. Le Katanga a offert sa substance pour clore une guerre mondiale, au prix du sacrifice de sa propre sécurité et de son environnement.

4. Face à cette contribution historique majeure, vous plaidez pour la création de « sites mémoriaux ». Pourquoi cette démarche est-elle urgente ?

Guillaume Ekandje : Parce que le Grand Katanga subit une terrible et injuste amnésie collective. Shinkolobwe est aujourd'hui enveloppé dans une chape de plomb faite de secret, de pillage et d'oubli. Il n'existe sur place aucun monument d'envergure, aucun espace de recueillement national ou international à la hauteur de ce sacrifice global.

Sanctuariser Shinkolobwe et d'autres gisements historiques en sites mémoriaux officiels, c’est réhabiliter la vérité et inscrire enfin la contribution du Congo dans la mémoire universelle de l'humanité. Le monde doit regarder en face le lieu exact où son histoire moderne a basculé. C'est un devoir de dignité envers nos populations et les générations futures.

5. C'est le point de départ de ce que vous nommez le « paradoxe katangais »...

Guillaume Ekandje : Exactement. C’est le paradoxe tragique de la richesse qui appauvrit, de l'opulence du sous-sol face à la misère du sol. Nos ressources sauvent le climat global, mais dévastent notre environnement local par la pollution. Le monde nous doit ce que j'appelle une « dette de lumière ».

Il est moralement inacceptable, insoutenable et révoltant que les populations de la terre qui éclaire, électrise et connecte la planète soient les mêmes qui sont condamnées à vivre dans l'obscurité énergétique, le dénuement sanitaire et la précarité.

6. Votre livre ne se contente pas de dresser un état des lieux, il s’achève comme un « manifeste ». Quel est son message central ?

Guillaume Ekandje : Ce livre commence comme une enquête historique et scientifique rigoureuse, mais il s'accomplit comme un manifeste politique et citoyen. Je ne veux pas que le lecteur referme cet ouvrage en se disant simplement "quelle belle et triste histoire". Le manifeste est un appel à l'action immédiate.

Il pose les bases d’une doctrine claire de souveraineté minière et d'un patriotisme économique décomplexé. Le temps de la prédation passive, du pillage à huis clos et de la signature de contrats asymétriques doit cesser. Le manifeste proclame que le Grand Katanga ne doit plus être un simple comptoir d'extraction coloniale déguisé, mais le centre de décision majeur de sa propre destinée.

7. Est-ce pour cela que vous mettez en avant des figures locales fortes comme Eric Monga, l’Ingénieur Mbaka Kawaya ou Chetan Chug ?

Guillaume Ekandje : Tout à fait. Je veux briser définitivement le cliché colonial selon lequel nous ne serions que de simples exécutants ou des manoeuvres. Le Grand Katanga est une terre de génie et d'intelligence stratégique. L’ingénieur Ambroise Mbaka Kawaya nous a tracé la voie royale de la gouvernance minière. Le modèle de Chetan Chug avec la SOMIKA prouve la viabilité économique du contenu local.

Je cite particulièrement Eric Monga (Kipay) pour sa détermination hors du commun face aux lobbyings extérieurs et aux pressions de certaines ONG qui tentent de freiner notre autonomie. Son combat acharné pour la souveraineté énergétique par le biais d'infrastructures locales est un acte de résistance pure. Ces hommes incarnent l'Afrique des solutions, celle qui conçoit et qui bâtit.

8. Que réclamez-vous concrètement à la communauté internationale et aux exploitants miniers ?

Guillaume Ekandje : Le Code Minier est un outil technique utile, mais il reste largement insuffisant pour régler un problème de cette ampleur. J'exige une reconnaissance politique et morale internationale qui se traduise par un mécanisme de « retour sur sacrifice ».

Puisque le Katanga permet au monde occidental d'atteindre son idéal de transition « propre », la communauté internationale a l'obligation contractuelle d'investir massivement dans nos infrastructures routières, sanitaires et énergétiques. Le monde respire et roule au vert grâce au Katanga, pendant que le Katangais suffoque sous la poussière des carrières. Il faut rééquilibrer la balance par une justice distributive réelle.

9. Quel est votre mot de la fin ?

Guillaume Ekandje : Ce livre est un cri de ralliement et un éveil des consciences. Le Grand Katanga a assez éclairé les autres dans l'ombre de sa propre misère. Pour que l’horizon soit véritablement vert pour la planète, il doit d'abord être radieux, digne et prospère pour chaque Katangais.